Le mildiou reste la maladie foliaire la plus redoutée du producteur de tomate. En Afrique de l’Ouest et centrale, l’alternance saisons pluvieuses / saisons sèches, la culture en hivernage et la conduite sous ombrière ou tunnel créent régulièrement des fenêtres climatiques idéales pour Phytophthora infestans. Une plantation contaminée peut être détruite en sept à dix jours si l’on n’intervient pas. Ce guide, rédigé pour les maraîchers et exploitants professionnels, précise ce qu’il faut savoir pour poser le bon diagnostic, décider du bon traitement, et surtout éviter d’en arriver là.
Ce qu’est réellement le mildiou (et ce qu’il n’est pas)
Contrairement à une idée reçue, le mildiou n’est pas un champignon au sens strict. Phytophthora infestans est un oomycète,un pseudo-champignon apparenté aux algues brunes, appartenant à l’ordre des Peronosporales. Cette différence n’est pas académique : elle explique pourquoi la plupart des fongicides « classiques » sont inefficaces contre lui, et pourquoi les stratégies au cuivre et à certaines matières actives spécifiques restent la référence.
Deux caractéristiques biologiques dictent toute la lutte :
- Le pathogène est un biotrophe strict en début d’infection : il ne peut vivre que sur tissu végétal vivant (tomate, pomme de terre, morelle noire, aubergine). Il n’y a pas de « spores dans la terre » qui contaminent la parcelle année après année, sauf en présence d’oospores issues de reproduction sexuée, encore rares en Afrique subsaharienne.
- Ses sporanges sont dispersés par le vent et les éclaboussures de pluie, sur plusieurs kilomètres. Une parcelle traitée peut être recontaminée depuis une parcelle voisine dès la levée des rosées.
Autrement dit : la lutte est collective et préventive, pas curative et individuelle.
Les conditions climatiques qui déclenchent l’épidémie
Trois paramètres microclimatiques doivent être surveillés simultanément :
- Température moyenne entre 15 et 26 °C. L’optimum se situe autour de 22–24 °C. Au-delà de 30 °C prolongés, la maladie ralentit fortement.
- Humidité relative supérieure à 90 % pendant au moins 10 à 12 heures consécutives, typiquement les nuits d’harmattan sec suivies de rosées denses, ou les périodes post-averses.
- Humectation foliaire continue de plus de 6 heures. C’est le facteur limitant : sans film d’eau sur la feuille, la germination des sporanges est bloquée.
En Afrique centrale et de l’Ouest, ces trois conditions sont réunies presque quotidiennement pendant la petite et la grande saison des pluies, ainsi que sous les tunnels mal ventilés du milieu de journée. La règle opérationnelle : dès qu’une pluie de plus de 20 mm intervient pendant la floraison ou la nouaison, le risque est réel dans les 4 à 7 jours qui suivent.
Symptômes : le diagnostic différentiel qui compte
Trop de producteurs traitent un mildiou en pensant à une alternariose (Alternaria solani) ou à un flétrissement bactérien. Les trois maladies coexistent souvent en climat tropical, et les traitements ne sont pas interchangeables.
Le mildiou vrai présente une signature reconnaissable :
- Sur feuille : taches d’abord vert-jaunâtre, translucides, gorgées d’eau, qui virent rapidement au brun-noir aux contours diffus. Au revers de la feuille, un feutrage blanc grisâtre apparaît à l’aube, c’est le mycélium sporulant. Cette dernière observation est diagnostique.
- Sur tige et pétiole : chancres bruns allongés, souvent aux nœuds, qui ceinturent la tige et provoquent le dessèchement de la partie supérieure.
- Sur fruit : plages brunes irrégulières, dures, d’aspect grumeleux ou marbré, souvent situées sur les épaules (là où les spores retombent). Le fruit reste ferme jusqu’à surinfection bactérienne.
L’alternariose donne au contraire des taches concentriques (« œil de perdrix ») bien délimitées, plus foncées, sans feutrage blanc au revers. La pourriture apicale (blossom-end rot) donne une nécrose sèche à l’extrémité opposée au pédoncule et n’est pas une maladie infectieuse mais un trouble physiologique lié au calcium.
Prévention : neuf gestes qui font 80 % du travail
La lutte contre le mildiou se joue avant l’apparition des premiers symptômes. Les mesures prophylactiques ci-dessous, correctement combinées, réduisent de 60 à 80 % la pression parasitaire dans nos systèmes agroécologiques.
- Choisir un cultivar tolérant. Les hybrides F1 modernes intègrent des gènes de résistance issus des travaux de sélection AVRDC / World Vegetable Center. Renseignez-vous auprès de votre fournisseur d’intrants pour identifier les variétés adaptées à votre zone.
- Espacer suffisamment les plants. En pleine terre, viser 60 à 80 cm entre plants et 100 à 120 cm entre lignes. Sous serre, ne jamais descendre en dessous de 2,5 plants/m². Un couvert dense = humidité piégée = mildiou.
- Palisser et effeuiller. Retirer systématiquement les feuilles basales jusqu’au premier bouquet fructifère, puis chaque semaine les feuilles sénescentes. Éliminer immédiatement les résidus loin de la parcelle, jamais dans le compost.
- Arroser au pied, jamais au feuillage, et de préférence le matin. L’irrigation goutte à goutte est ici un investissement rentabilisé en une seule saison de pression mildiou évitée.
- Pailler le sol. Le paillis évite les rebonds d’éclaboussures qui transportent les sporanges du sol vers les feuilles basses.
- Aérer les serres et tunnels agressivement. Ouverture dès le lever du soleil, ventilation forcée si besoin. Sous serre agricole tropicale, une ventilation transversale et faîtière bien dimensionnée est la première ligne de défense.
- Rotation avec des non-solanacées sur au moins 3 ans. Éviter d’enchaîner tomate → pomme de terre → aubergine sur la même parcelle.
- Éliminer les hôtes secondaires. La morelle noire (Solanum nigrum) et les repousses spontanées de pomme de terre sont des réservoirs actifs à surveiller.
- Tenir un carnet de surveillance climatique. Noter la pluviométrie, la température et l’hygrométrie du soir. Toute conjonction pluie + nuit à HR > 90 % déclenche l’alerte pour un traitement préventif dans les 48 heures.
Traitement chimique : cadre, doses et délais
En Afrique, la référence de terrain reste la bouillie bordelaise (sulfate de cuivre + chaux). Elle est strictement préventive,elle empêche la germination des sporanges qui viennent se poser sur la feuille, mais ne détruit pas un mycélium déjà installé.
Bouillie bordelaise : le protocole
- Dose de pulvérisation : 10 à 20 g/L d’eau selon la pression parasitaire et la formulation du produit (toujours vérifier la teneur en cuivre indiquée par le fabricant). Démarrer sur la dose basse ; la dose haute réservée aux situations à très forte pression après pluies répétées.
- Timing : première application dès que les plants atteignent 15–20 cm et que le premier bouquet floral se forme. Renouveler tous les 12–14 jours en conditions sèches, ramener à 8–10 jours en conditions humides, et systématiquement dans les 48 heures suivant une pluie supérieure à 20 mm (le cuivre est lessivé par la pluie).
- Délai avant récolte (DAR) : respecter un DAR de 14 à 21 jours selon le produit commercial utilisé. Ce délai est impératif pour la sécurité alimentaire du consommateur.
- Nombre maximal d’applications par cycle : ne pas dépasser 4 à 6 applications par saison. Le cuivre s’accumule dans le sol et perturbe la vie microbienne à long terme.
Alternatives et rotations
Alterner la bouillie bordelaise avec :
- Bicarbonate de soude (5 à 8 g/L) + huile végétale mouillante (2 ml/L). Utile en curatif léger sur foyer débutant.
- Purin de prêle ou décoction (dilué à 5–10 %). Renforce la résistance des tissus.
- Fongicides systémiques (métalaxyl-M + mancozèbe, par exemple) : réservés aux exploitations professionnelles disposant d’un conseil phytosanitaire. Respect strict des étiquettes homologuées par la direction en charge de l’agriculture de votre pays, doses, et DAR (généralement 7 à 14 jours). Ne jamais appliquer en autotraitement.
Sécurité opérateur
Le cuivre est classé irritant. Toujours porter gants nitrile, lunettes de protection, masque anti-poussière et vêtements couvrant bras et jambes. Rincer abondamment le matériel après usage. Ne jamais traiter en pleine floraison sous risque d’affecter la pollinisation, ni en plein soleil (risque de brûlures foliaires cupriques).
Que faire face à un foyer déjà déclaré
Lorsque les premiers symptômes sont visibles, il est trop tard pour la seule prévention. La priorité devient de stopper la propagation, pas de sauver les feuilles atteintes :
- Supprimer et brûler immédiatement toutes les parties malades. Jamais au compost, jamais laissées au sol.
- Désinfecter le sécateur à l’alcool à 70° entre chaque plant.
- Appliquer un fongicide systémique curatif (sur conseil professionnel).
- Cesser toute irrigation par aspersion. Basculer sur goutte-à-goutte si ce n’est déjà fait.
- Réduire la densité en supprimant les gourmands et les feuilles inférieures.
- Renforcer la ventilation.
Si plus de 30 % du feuillage est touché et que la parcelle n’est pas isolée, il peut être plus rentable de récolter précocement ce qui peut l’être et de retourner la parcelle plutôt que de multiplier les traitements coûteux et incertains.
Le mot de la fin : construire un système, pas courir après un traitement
La stratégie gagnante contre le mildiou en climat tropical n’est jamais chimique, elle est agronomique et climatique. Un producteur qui a bien choisi son cultivar, bien positionné sa culture dans le calendrier saisonnier, correctement dimensionné son irrigation et sa protection sous abri, et qui suit les conditions météorologiques quotidiennement, ne pulvérisera que 2 à 3 fois par saison en préventif, au lieu des 8 à 12 applications curatives que l’on voit malheureusement encore trop souvent.
C’est exactement ce type de conception intégrée que nos équipes proposent aux producteurs et porteurs de projets à travers nos services de conseil et ingénierie agricole et notre gamme d’intrants et solutions de protection des cultures.
Sources et références
- Katsu, A. R., et al. (2025). Pathogenicity and virulence of Phytophthora infestans: The ever-evolving threat to food security. Virulence, 16(1).
- FAO. Late blight (Phytophthora infestans) on tomato in the tropics.
- UC IPM. Late Blight / Tomato, Pest Management Guidelines.
- Adhikari, P. et al. (2020). Multiple Foliar Fungal Disease Management in Tomatoes.
- MDPI (2026). Climate-Driven Pest and Disease Dynamics in Greenhouse Vegetables: A Review. Horticulturae 12(4):415.
Article rédigé par l’équipe agronomique de Jogoo Agriculture. Les recommandations phytosanitaires doivent être adaptées aux produits homologués dans votre pays.
Questions fréquentes
Comment reconnaître le mildiou de la tomate ?
Le mildiou de la tomate se reconnaît à des taches vert-jaunâtre translucides et gorgées d’eau sur les feuilles, qui virent rapidement au brun-noir aux contours diffus. Un feutrage blanc grisâtre apparaît au revers de la feuille à l’aube, c’est le mycélium sporulant, un signe diagnostique. Sur fruit, on observe des plages brunes irrégulières, dures et grumeleuses, généralement sur les épaules.
Comment traiter le mildiou de la tomate naturellement ?
Le traitement naturel du mildiou repose sur la bouillie bordelaise (préventive uniquement), le bicarbonate de soude à 5-8 g/L avec une huile végétale mouillante, et le purin de prêle dilué à 5-10 %. Il est essentiel de supprimer et brûler immédiatement toutes les parties atteintes, d’aérer la culture et de basculer sur une irrigation au pied.
Quel est le dosage de la bouillie bordelaise sur tomate ?
La bouillie bordelaise s’applique sur tomate à 10-20 g par litre d’eau selon la pression parasitaire et la formulation. On démarre à la dose basse dès que les plants atteignent 15-20 cm, avec renouvellement tous les 12-14 jours en conditions sèches, ramené à 8-10 jours en conditions humides et systématiquement dans les 48 h après une pluie de plus de 20 mm. Ne pas dépasser 4 à 6 applications par saison.
Combien de temps entre traitement à la bouillie bordelaise et récolte ?
Le délai avant récolte après un traitement à la bouillie bordelaise sur tomate est de 14 à 21 jours selon le produit commercial utilisé. Ce délai est impératif pour la sécurité alimentaire du consommateur.