Depuis sa détection en Afrique de l’Ouest en 2016, la chenille légionnaire d’automne,Spodoptera frugiperda, ou fall armyworm (FAW),s’est propagée à plus de 80 pays en Afrique, en Asie et en Océanie. Sur le continent africain, elle attaque principalement le maïs, mais son régime alimentaire recensé dépasse 350 espèces végétales. C’est aujourd’hui la première menace biotique du maïs africain,devant les foreurs de tige historiques.
Le réflexe massif qui a suivi son arrivée, pulvérisations répétées d’insecticides à large spectre, a produit deux effets collatéraux graves : le développement rapide de résistances chez le ravageur, et l’élimination des ennemis naturels qui régulaient d’autres populations. Ce guide propose un plan de lutte intégrée (IPM) validé par la FAO, l’IITA et les stations expérimentales d’Afrique de l’Ouest, adapté aux systèmes de production camerounais, sénégalais et ivoiriens.
Biologie : ce qui compte pour combattre efficacement
Comprendre le cycle du ravageur permet d’intervenir au bon moment, avec le bon outil, et d’éviter les traitements coûteux et inefficaces.
Cycle de développement en climat tropical :
- Œuf : pondu en masses de 100 à 200 sur la face inférieure des feuilles jeunes, souvent au cœur du cornet. Éclosion en 2 à 3 jours.
- Larve (chenille) : 6 stades sur environ 14 à 22 jours. C’est le stade qui cause les dégâts. Les larves jeunes (L1–L3) sont vulnérables aux traitements ; les larves âgées (L4–L6) se réfugient au fond du cornet et deviennent difficiles à atteindre.
- Nymphe : dans le sol, à 2–8 cm de profondeur, pendant 7 à 13 jours.
- Adulte (papillon) : dure 10–14 jours. Le mâle est le seul capturable au piège à phéromone. Une femelle pond 1 500 à 2 000 œufs en plusieurs pontes.
Cycle total : 30 à 40 jours en zone tropicale humide. Cela permet 3 à 6 générations par cycle cultural de maïs,d’où la nécessité de sortir de la logique « une pulvérisation par saison ».
Deux souches coexistent : la souche « maïs » (C-strain) préférentielle sur maïs, sorgho et coton ; la souche « riz » (R-strain) plus polyvalente. Cela explique pourquoi la même parcelle peut être ré-infestée par des sources différentes.
Vol : les papillons peuvent parcourir 100 km par nuit portés par les vents. Une lutte purement individuelle est vouée à l’échec sans stratégie de zone.
Symptômes et diagnostic : reconnaître avant de traiter
Sur maïs jeune (stade V3 à V8) :
- Petits trous ronds ou allongés en série régulière sur les jeunes feuilles fraîchement déroulées (pattern « fenêtres »).
- Excréments granuleux (frass) accumulés dans le cornet, signature très caractéristique.
- Cornet déchiqueté, feuilles centrales trouées et ratatinées.
Sur maïs au stade cornet (V8 à VT) :
- Trous larges et irréguliers dans les feuilles, dégâts concentrés au cœur.
- Larve visible en dépliant le cornet, corps brun-vert à trois lignes blanches longitudinales sur le dos, avec un motif en Y inversé blanc sur la face du crâne (diagnostic).
Sur épis (R1 à R3) :
- Chenille pénétrant l’épi en formation par la soie ou l’apex. Grains manquants ou souillés d’excréments. Perte directe de rendement commercialisable.
À ne pas confondre :
- Foreur de tige (Sesamia calamistis, Busseola fusca) : galeries dans la tige, pas dans le cornet.
- Légionnaire africaine (Spodoptera exempta) : rassemblements massifs en bandes, généralement plus sporadique.
- Sauterelle : dégâts en bordure de feuille, pas de frass central.
Plan de lutte intégrée : quatre piliers, dans cet ordre
L’IPM (Integrated Pest Management) recommandé par la FAO et l’IITA repose sur un principe cardinal : la lutte chimique n’est jamais le premier réflexe, mais le dernier recours. Voici la hiérarchie opérationnelle.
Pilier 1, Prévention agronomique
- Choisir un cultivar tolérant ou résistant. Le CIMMYT et l’IITA diffusent depuis 2019 des hybrides de maïs à tolérance native à S. frugiperda, développés à partir du matériel génétique résistant du programme mexicain.
- Semer précocement dès la première pluie utile. Les semis tardifs coïncident avec les pics de population du ravageur.
- Semer en groupe (village entier sur la même fenêtre). Le semis échelonné entretient la nourriture disponible pour le ravageur en continu.
- Pratiquer la rotation avec des légumineuses (arachide, niébé, soja) ou tubercules non-hôtes. Éviter la monoculture continue maïs–sorgho.
- Associer avec des cultures répulsives. Les essais en Afrique de l’Est du système push-pull (maïs associé au Desmodium comme culture piège intercalaire, avec Brachiaria en bordure attirant les femelles) montrent des réductions d’infestation notables. Adaptable en zone semi-humide.
- Gestion des résidus : enfouir profondément ou brûler les résidus de la campagne précédente pour détruire les nymphes hivernantes.
Pilier 2, Surveillance et seuils de décision
Piégeage à phéromone : dispositif de référence pour détecter précocement les vols d’adultes.
- Densité : 1 piège par 0,5 à 2 hectares. Placer un piège au cœur du champ, un deuxième en bordure.
- Hauteur : 1,5 mètre au-dessus du sol, ajusté au-dessus de la canopée en cours de saison.
- Lure (composition de référence, Russell IPM) : Z9-14Ac (81,7 %), Z11-16Ac (17,5 %), Z7-12Ac (0,5 %), Z9-12Ac (0,25 %). À renouveler toutes les 3 à 6 semaines.
- Fréquence de relevé : hebdomadaire.
Scouting terrain : au moins deux visites par semaine, du semis à VT (avant la floraison mâle).
- Inspecter 20 plants sur 5 zones (100 plants total) en marchant en W.
- Compter les plants avec dégâts frais dans le cornet, présence de frass, ou larves visibles.
Seuil d’intervention indicatif (FAO / CGIAR) :
- Stade V3–V6 (jeune plant) : 20 % de plants avec dégâts frais dans le cornet → intervention.
- Stade V7–V8 (cornet) : 20 à 40 % selon le contexte.
- Stade R1–R3 (formation épi) : seuil plus bas car la perte est directement chiffrable.
Pilier 3, Biocontrôles
Quand le seuil est franchi, privilégier les moyens biologiques avant les insecticides de synthèse. Deux options disponibles en Afrique :
- Bacillus thuringiensis (Bt) souche kurstaki : bactérie entomopathogène pulvérisée. Toxique uniquement pour les larves de lépidoptères. Cibler les stades L1–L3,inefficace sur les larves âgées. Application le soir (dégradation UV). Renouveler tous les 5 à 7 jours en pression forte. Homologué en agriculture biologique.
- Azadirachtine (huile de neem) : extrait de Azadirachta indica. Effet antiappétant, régulateur de croissance et ovicide partiel. Concentration typique 1 500 à 3 000 ppm. Application préventive dès l’apparition des premières pontes.
- Champignons entomopathogènes (Metarhizium anisopliae, Beauveria bassiana) : intéressants en système de production intensif, moins disponibles dans le circuit commercial africain courant.
Pilier 4, Lutte chimique raisonnée
Lorsque les biocontrôles ne suffisent pas et que le seuil est franchi, un traitement insecticide reste possible sous condition d’homologation, de rotation des matières actives et de respect strict des consignes.
Matières actives les plus utilisées en Afrique contre S. frugiperda :
- Emamectine benzoate (spinosynes),très efficace sur larves, dose 10 à 15 g m.a./ha, DAR généralement 7 à 14 jours.
- Chlorantraniliprole (diamides),mode d’action différent, très favorable pour la rotation.
- Spinetoram / Spinosad,issus de fermentation, biocides à faible impact sur les auxiliaires.
Règles de rotation anti-résistance :
- Ne jamais appliquer deux fois de suite la même famille chimique.
- Ne pas dépasser 2 à 3 applications de la même matière active par saison.
- Alterner obligatoirement matière active systémique et matière active de contact.
- Cibler les stades précoces de la larve (L1–L3),au-delà, l’efficacité chute et le coût explose.
Sécurité : équipement de protection individuelle complet (combinaison, gants, masque, lunettes), pulvérisation en soirée, pas de traitement en pleine floraison mâle (protection des pollinisateurs présents autour du champ).
Pour un plan phytosanitaire adapté à votre culture et validé sur produits homologués localement, notre équipe de protection des cultures et notre pôle conseil et ingénierie agricole proposent des diagnostics et itinéraires personnalisés.
Le dispositif communautaire FAMEWS de la FAO
Signalons enfin l’existence de l’application FAMEWS (Fall Armyworm Monitoring and Early Warning System), développée par la FAO et déjà déployée en Afrique de l’Est via le programme CBFAMFEW. Des Community Focal Persons collectent les données terrain (adultes piégés, dégâts, pratiques). Le système fournit des alertes précoces et une cartographie des populations en temps quasi réel. Son extension progressive à l’Afrique centrale et de l’Ouest est en cours.
L’intégration de ce type de dispositif à l’échelle d’un bassin de production est un avantage compétitif majeur pour les grandes exploitations et les coopératives structurées, c’est un axe de notre offre projets agricoles clé en main.
Récapitulatif opérationnel
Le producteur qui met en place le paquet suivant limite les pertes à moins de 15 % en année de forte pression :
- Semences d’hybride tolérant, semis précoce et groupé.
- Rotation avec légumineuse d’un cycle à l’autre.
- Piégeage phéromone dès la levée, scouting bi-hebdomadaire.
- Décision basée sur seuil ; premier réflexe = Bt + neem.
- Insecticide de synthèse en dernier recours, rotation des familles, respect des doses et des DAR.
- Enfouissement des résidus post-récolte.
À l’inverse, l’exploitation qui pulvérise à date fixe sans surveillance verra ses coûts phyto exploser et ses populations de FAW devenir résistantes en 3 à 4 saisons.
Sources et références
- FAO. Integrated management of the Fall Armyworm on maize.
- Kansiime, M. K. et al. (2021). Bioecology of fall armyworm Spodoptera frugiperda in Africa. PLOS One.
- Prasanna, B. M. et al. (2022). Host plant resistance for fall armyworm management in maize. CIMMYT / IITA.
- Ouedraogo, N. et al. (2025). Development of viable IPM strategies to control fall armyworm on maize. Crop Protection.
- Kumar, R. M. et al. (2024). Evaluation of farmers friendly IPM modules for management of fall armyworm. Heliyon.
Article rédigé par l’équipe agronomique de Jogoo Agriculture. Les recommandations phytosanitaires doivent être adaptées aux produits homologués dans votre pays.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que la chenille légionnaire d’automne ?
La chenille légionnaire d’automne (Spodoptera frugiperda), ou fall armyworm, est un ravageur lépidoptère originaire des Amériques, détecté pour la première fois en Afrique de l’Ouest en 2016. Elle est aujourd’hui présente dans plus de 80 pays et constitue la première menace biotique du maïs africain. Une femelle pond 1 500 à 2 000 œufs et le cycle complet dure 30 à 40 jours en climat tropical.
Comment reconnaître les dégâts de Spodoptera frugiperda sur maïs ?
Les dégâts caractéristiques de la chenille légionnaire sur maïs jeune sont des petits trous ronds ou allongés en série régulière sur les feuilles fraîchement déroulées (dégâts en fenêtres), des excréments granuleux accumulés dans le cornet et un cornet déchiqueté. Au cœur du cornet, on trouve la larve, corps brun-vert à trois lignes blanches longitudinales sur le dos et un motif en Y inversé blanc sur la face du crâne.
Comment lutter contre la chenille légionnaire du maïs ?
La lutte contre la chenille légionnaire repose sur une stratégie IPM à quatre piliers dans cet ordre : prévention agronomique, surveillance par piégeage à phéromone et scouting, biocontrôles (Bacillus thuringiensis, azadirachtine, champignons entomopathogènes), et lutte chimique en dernier recours (emamectine benzoate, chlorantraniliprole) avec rotation des matières actives.
Le Bacillus thuringiensis est-il efficace contre la chenille légionnaire ?
Oui, le Bacillus thuringiensis souche kurstaki est efficace contre la chenille légionnaire d’automne, mais uniquement sur les stades larvaires précoces L1 à L3. Il est inefficace sur les larves âgées L4 à L6 qui se réfugient au fond du cornet. Le Bt s’applique le soir (dégradation UV), avec renouvellement tous les 5 à 7 jours en pression forte. Il est homologué en agriculture biologique.