Octobre est le mois où se décident les plantations d’ananas de la saison qui vient, dans le sud de la Côte d’Ivoire comme dans le sud humide du Cameroun. Le relevé de terrain se fait donc maintenant, pas au moment de la commande. Avant de choisir le moindre tuyau, il faut mesurer le débit disponible à la ressource au mois le plus sec, la qualité chimique de l’eau, la texture et la vitesse d’infiltration du sol, la pente et la hauteur à vaincre, puis la quantité de matériel végétal que vous pouvez produire. Un réseau dimensionné sans ces chiffres fonctionne en saison des pluies et tombe en panne de débit au moment où la plante en a besoin.
L’ananas est un cas particulier. Selon le tableau 12 de la publication 56 de la FAO, la plante ferme ses stomates le jour et les ouvre la nuit, de sorte que sa transpiration est très faible et que l’essentiel de l’évapotranspiration vient du sol et non du feuillage. Les coefficients culturaux retenus sont de 0,50 en phase initiale, puis de 0,30 en pleine culture sur sol nu et 0,50 avec un couvert enherbé, et de 0,30 en fin de cycle, pour une hauteur de plante de 0,6 à 1,2 mètre. Ces valeurs supposent un sol couvert à 50 % par un paillage plastique noir avec irrigation par aspersion, et la FAO indique qu’elles se réduisent de 0,10 en goutte à goutte sous paillage plastique. Le poste d’eau se pilote donc surtout sur l’évaporation du sol, ce qui change complètement la façon de poser les goutteurs.
Relever le débit de la ressource au mois le plus sec
La fiche technique de l’ananas Victoria publiée par le CIRAD donne le repère de départ : les besoins théoriques en eau de l’ananas sont d’environ 80 mm par mois sur sol nu. La même fiche traduit cela en conduite pratique, soit 10 à 15 mm par semaine sur sol paillé et 20 à 25 mm par semaine sur sol nu selon le stade de la plante.
Ces millimètres se convertissent directement en volume à pomper. Sur un hectare, 80 mm par mois représentent 800 mètres cubes par mois, soit près de 27 mètres cubes par jour. Si la pompe ne tourne que 10 heures par jour, il faut un débit utile d’environ 2,7 mètres cubes par heure pour un seul hectare, auquel s’ajoutent les pertes du réseau. Sur sol nu en pleine chaleur, 25 mm par semaine demandent 250 mètres cubes par semaine et par hectare.
Le relevé consiste donc à mesurer, et pas à estimer :
- Le débit du forage ou du puits par un essai de pompage conduit en fin de saison sèche, avec le niveau dynamique relevé pendant l’essai, et non le débit affiché à la mise en service.
- Le niveau statique et le rabattement, qui donnent la hauteur d’aspiration réelle.
- Pour un cours d’eau ou une retenue, le débit ou le volume au plus bas de l’année, relevé par les riverains ou mesuré au seau chronométré sur une dérivation.
- Le volume de stockage dont vous disposez, qui permet de pomper sur un débit faible pendant plusieurs heures et d’irriguer ensuite au débit nominal du réseau.
Les travaux du CIRAD sur la nutrition hydrique de l’ananas précisent deux moments où le déficit ne se rattrape pas. Pendant la phase d’enracinement, un à deux mois après plantation, l’humidité du sol doit être maintenue. Pendant la fructification, l’irrigation doit être soutenue et régulière, en dépassant légèrement les besoins pour éviter des dégâts irréversibles. Les mêmes travaux indiquent que l’évapotranspiration maximale de la culture, lorsque la plante couvre entièrement le sol, atteint environ 74 % de l’évaporation maximale mesurée. La méthode de dimensionnement de la pompe elle-même est détaillée dans notre article sur le dimensionnement du pompage par le débit et la hauteur manométrique.
Faire analyser l’eau, pas seulement la regarder
Une eau claire peut être inutilisable, et une eau trouble peut convenir après filtration. Les valeurs de référence sont celles du bulletin 29 de la FAO sur la qualité de l’eau en agriculture, signé Ayers et Westcot.
| Paramètre | Aucune restriction | Restriction légère à modérée | Restriction sévère |
|---|---|---|---|
| Conductivité électrique | moins de 0,7 dS/m | 0,7 à 3,0 dS/m | plus de 3,0 dS/m |
| Matières dissoutes totales | moins de 450 mg/l | 450 à 2 000 mg/l | plus de 2 000 mg/l |
| Chlorures, en irrigation de surface | moins de 4 meq/l | 4 à 10 meq/l | plus de 10 meq/l |
| Bore | moins de 0,7 mg/l | 0,7 à 3,0 mg/l | plus de 3,0 mg/l |
Le taux d’adsorption du sodium ne se lit pas seul : la FAO l’interprète toujours en regard de la conductivité, parce que c’est la combinaison des deux qui décide du risque d’infiltration. Un laboratoire national de sols ou un laboratoire universitaire réalise ces analyses, et le bulletin de résultats fait partie du dossier de projet.
Le choix du mode d’arrosage découle en partie de cette analyse. Le manuel FAO sur le choix d’une méthode d’irrigation note qu’une eau chargée en sédiments pousse vers l’irrigation de surface, pour éviter de colmater goutteurs et asperseurs, tandis que le goutte à goutte convient particulièrement à une eau saline. Sur un forage chargé en sable, le relevé doit donc prévoir le poste de filtration, qui compte comme une pièce de dimensionnement à part entière.
Reconnaître la texture et l’infiltration du sol
La fiche CIRAD est claire sur les exigences de la plante : un milieu meuble, homogène, bien aéré et bien drainé, un pH de 4,5 à 5,5, une hauteur de butte ou de planche d’au moins 25 cm, et un enracinement qui ne dépasse en général pas 35 cm de profondeur.
Ce dernier chiffre commande tout le pilotage. Le manuel de formation de la FAO sur la gestion de l’eau d’irrigation retient une réserve en eau utile de 25 à 100 mm par mètre de sol pour un sable, de 100 à 175 mm par mètre pour un limon et de 175 à 250 mm par mètre pour une argile. Sur 35 cm de sol limoneux, la réserve utilisable est donc d’environ 35 à 61 mm seulement. Un ananas ne dispose pas d’un grand réservoir : il faut des apports fréquents et modérés, ce qui disqualifie les tours d’eau longs.
Le même manuel classe les vitesses d’infiltration en trois familles : faible en dessous de 15 mm par heure, moyenne de 15 à 50 mm par heure, élevée au-dessus de 50 mm par heure. Le manuel sur le choix de la méthode ajoute le seuil opérationnel : au-dessus de 30 mm par heure, il faut passer en aspersion ou en goutte à goutte, parce que l’irrigation de surface n’arrive plus à répartir l’eau. Le test se fait sur place, à l’infiltromètre ou avec un simple cylindre enfoncé dans le sol et un relevé du niveau d’eau toutes les cinq minutes, en plusieurs points de la parcelle.
Relever la pente et la hauteur à vaincre
La pente ferme ou ouvre des options, et les seuils du manuel FAO sont chiffrés. L’irrigation par bassins demande un terrain plat, à 0,1 % de pente ou moins. L’irrigation à la raie accepte un terrain plat à légèrement pentu jusqu’à 0,5 %, et les raies en courbe de niveau tiennent jusqu’à 3 %. L’irrigation par planches fonctionne jusqu’à 2 % sur sol sableux et jusqu’à 5 % sur sol argileux. Au-delà, ou sur un terrain irrégulier, la FAO indique que l’aspersion et le goutte à goutte sont préférables puisqu’ils demandent peu ou pas de nivellement.
Sur une parcelle d’ananas en terrain vallonné, le relevé utile est donc un levé topographique sommaire : points hauts et points bas, dénivelé entre la ressource et chaque bloc, longueur des rampes. Ce dénivelé, ajouté à la pression de service des goutteurs ou des asperseurs et aux pertes de charge, donne la hauteur manométrique totale contre laquelle la pompe devra refouler. Pour une conduite par aspersion, l’écartement des asperseurs se déduit du diamètre arrosé et du vent, selon la règle détaillée dans notre article sur l’écartement des asperseurs.
Compter le matériel végétal dans le même relevé
Un projet d’ananas se bloque plus souvent sur les rejets que sur les tuyaux. Une fiche technique publiée en 2015 par le CORAF et le CNRA de Côte d’Ivoire décrit la production massive de vivoplants à partir de tiges d’ananas récoltées : les tiges sont fendues dans la longueur, posées sur un substrat et conduites sous tunnel plastique entre 25 et 30 °C avec 80 à 90 % d’humidité. Les bourgeons axillaires apparaissent en deux semaines, et la récolte des plantules s’étale sur cinq mois.
Les chiffres de la fiche permettent de planifier la surface : une tige produit en moyenne une dizaine de plantules sur cinq mois, l’hybride H4 atteignant 15 plantules par tige et le Cayenne lisse une dizaine, et la technique permet de couvrir les besoins de plantation d’au moins 10 hectares à partir d’un hectare de pieds mères. Le substrat le plus performant de l’essai associait de la fibre de coco, grossière ou réduite en poudre, à de la tourbe. Les propriétés des substrats disponibles localement sont comparées dans notre article sur le choix d’un substrat hors sol, et les règles de conception du tunnel lui-même dans notre dossier sur les serres agricoles en Afrique tropicale.
Côté densité, la fiche CIRAD sur l’ananas Victoria à La Réunion donne un ordre de grandeur à adapter : avec 1,65 mètre entre les centres de planches, une conduite à trois rangs loge 60 606 à 90 909 plants par hectare selon un espacement de 0,30 à 0,20 mètre sur le rang, et une conduite à quatre rangs 80 808 à 121 212 plants par hectare. Ces densités élevées sont celles d’une culture d’exportation sous conduite intensive, avec une fertilisation de 300 unités d’azote et 450 unités de potassium fractionnées en 7 apports pour un objectif supérieur à 70 tonnes par hectare sur le cycle. Elles servent de borne haute, pas de recommandation générale, et la densité retenue sur votre parcelle doit tenir compte de la variété, du marché visé et de la capacité d’irrigation que les relevés précédents ont établie.
Le relevé à rapporter du terrain
| Donnée | Comment la relever | Repère |
|---|---|---|
| Débit de la ressource | Essai de pompage en fin de saison sèche, niveau dynamique suivi | Environ 27 m³ par jour et par hectare pour couvrir 80 mm par mois |
| Qualité de l’eau | Analyse en laboratoire, conductivité, matières dissoutes, chlorures, bore, sodium | Conductivité inférieure à 0,7 dS/m sans restriction |
| Texture du sol | Sondages à la tarière en plusieurs points, test au toucher confirmé en laboratoire | Réserve utile de 100 à 175 mm par mètre pour un limon |
| Infiltration | Cylindre enfoncé dans le sol, relevé du niveau toutes les 5 minutes | Au-delà de 30 mm par heure, aspersion ou goutte à goutte |
| Profondeur d’enracinement | Observation d’un profil sur une culture voisine | En général pas plus de 35 cm pour l’ananas |
| pH du sol | Analyse de sol sur échantillon composite | 4,5 à 5,5 pour l’ananas |
| Pente et dénivelé | Levé topographique sommaire, points hauts et bas, longueur des rampes | Au-delà de 2 à 5 % selon le sol, aspersion ou goutte à goutte |
| Matériel végétal | Inventaire des pieds mères et des tiges disponibles après récolte | Un hectare de pieds mères pour environ 10 hectares à planter |
Ces huit lignes forment le socle d’une étude de faisabilité. Elles tiennent sur une feuille, elles se relèvent en deux journées de terrain pour une parcelle de quelques hectares, et elles évitent le scénario le plus coûteux : un réseau acheté sur plan, posé, puis sous-alimenté. Le contexte de la filière ivoirienne est présenté dans notre panorama de l’agriculture en Côte d’Ivoire.
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Questions fréquentes
Quel volume d’eau prévoir par hectare d’ananas ?
Le CIRAD retient des besoins théoriques d’environ 80 mm par mois sur sol nu, soit 800 mètres cubes par mois et par hectare, et une conduite pratique de 10 à 15 mm par semaine sur sol paillé contre 20 à 25 mm par semaine sur sol nu.
Pourquoi le coefficient cultural de l’ananas est-il si bas ?
Parce que la plante ferme ses stomates le jour, ce qui réduit fortement sa transpiration. La publication 56 de la FAO retient 0,50 en phase initiale, 0,30 en pleine culture sur sol nu et 0,30 en fin de cycle, l’essentiel de l’évapotranspiration venant du sol.
À partir de quelle vitesse d’infiltration faut-il abandonner l’irrigation de surface ?
Au-delà de 30 mm par heure, selon le manuel FAO sur le choix d’une méthode d’irrigation, il faut passer en aspersion ou en goutte à goutte.
Quelle conductivité électrique rend une eau difficile à utiliser ?
Le bulletin 29 de la FAO place la limite sans restriction à 0,7 dS/m, la zone de restriction légère à modérée de 0,7 à 3,0 dS/m, et la restriction sévère au-dessus de 3,0 dS/m.
Combien de plantules peut produire une tige d’ananas ?
Une dizaine en moyenne sur cinq mois selon la fiche du CORAF et du CNRA, l’hybride H4 montant à 15 plantules par tige et le Cayenne lisse restant autour de dix.
Pourquoi relever le débit en fin de saison sèche ?
Parce que c’est le débit disponible au moment le plus défavorable qui dimensionne le réseau. Un forage mesuré en saison des pluies donne une valeur que la parcelle ne retrouvera pas quand la plante en aura le plus besoin.
Sources
- CIRAD, projet COSAQ, fiche technique, La culture de l’ananas Victoria à La Réunion pour l’exportation
- CIRAD, revue Fruits, volume 42 numéro 11, 1987, Nutrition minérale et hydrique de l’ananas
- FAO, Irrigation and Drainage Paper 56, Crop evapotranspiration, tableau 12 des coefficients culturaux
- FAO, Irrigation and Drainage Paper 29, Ayers et Westcot, Water quality for agriculture, tableau 1
- FAO, Irrigation Water Management, manuel de formation, Soil and water
- FAO, Irrigation Water Management, Irrigation methods, choix d’une méthode d’irrigation
- CORAF et CNRA Côte d’Ivoire, fiche technique 2015, Comment produire en masse des vivoplants d’ananas


